I AM

En pleine campagne présidentielle, les rappeurs marseillais reviennent aux affaires (les bonnes) avec un nouvel album, « Rêvolution » (Def Jam Recordings), mêlant le flow frontal aux lendemains qui chantent. Envie de bastons et d’horizons, la planète M.A.R.S. prend de la hauteur en ces temps de vols au ras des pâquerettes. Un retour fracassant, à l’heure de fêter les vingt ans de la sortie de L’Ecole du Micro d’Argent avec une tournée nationale à l’automne 2017. I AM, plus que jamais conjugué au présent.
Ben

Pour commencer, d’où vient ce titre "Rêvolution", ce rêve d’évolution : d’un événement particulier, d’un ras-le-bol général ?
Akhenaton : Il s’agit plus d’évoquer les évolutions que l’on souhaite pour l’homme que des révolutions, qui peuvent être assez violentes. Nous souhaitions mettre en avant le refrain du morceau éponyme : "Révolution à la seule condition qu’on garde en mémoire nos rêves d’évolution". L’idée est de parler de réels changements, pas uniquement dans la sphère politique, mais avant tout dans les rapports humains.
Shurik’n : On sort de deux années de merde, extrêmement lourdes émotionnellement… On a besoin de quitter cette atmosphère plombante et de chercher un peu de lumière…
Akhenaton :Je pense que cette mauvaise séquence date des attentats de septembre 2001, qui a entraîné cette tendance à se recroqueviller, à se barricader. Quand nous avons écrit "La fin de leur monde" en 2006, nous disions : "C’est une révolution, cette fois elle est de droite / Voilà pourquoi le chantage à l’emploi dans plein de boîtes / Voilà pourquoi ils veulent à tout prix implanter la croix / Et face à la télé souvent on les croit dans leur droit ". Rien n’a changé, la télé légitime les actions de cette révolution réactionnaire. Je sais que ce n’est pas vendeur, mais il faudrait mettre à l’honneur les initiatives positives car, pour l’instant, la démocratie se construit sur la peur.

C’est un album de combat que vous sortez en pleine cam­pagne présidentielle. Pourquoi ce timing : vous vouliez peser sur les débats ?
Kheops : Non, au contraire, on l’a sorti avant les deux tours de l’élection pour éviter de coller à cette séquence politique et pour pouvoir répondre, en interview, à des questions musicales avant tout.
Shurik’n : Mais nous savions bien qu’avec nos discours, nous serions rattrapés par cette campagne, que nous voulons vivre avant tout en tant que citoyens.
Akhenaton : Il faut dire que la tournée de célébration des vingt ans de la sortie de « L’Ecole du Micro d’Argent » était fixée depuis trois ans pour cette année, et qu’il était hors de question de ne chanter que des anciens morceaux, d’être dans le réchauffé sans proposer de nouveaux titres, bref d’être dans la création…
Shurik’n : I AM, ce n’est ni I was ni I will be.

Bling bling, pipolisation, multiplication des punchlines, clashes en tous genres... Il semblerait que les politiques singent le rap game, comme quand vous écrivez "Une bonne com, c’est remporter la course à la phrase conne" dans le titre "Rêvolution".
Akhenaton : Je partage ton constat. Les élus ont calqué leurs méthodes de communication sur celles du hip hop : ils passent leur temps à communiquer, à créer le buzz sur le net ; ils passent leur vie sur les chaînes de télé ou de radio, si bien qu’ils n’ont plus le temps de travailler. Quant aux gamins d’aujourd’hui, ils ont assimilé les méthodes de marketing qu’ils appliquent dans leur musique. Le rap est le produit de son époque. Nous, nous avons débuté sur scène, pas en publiant des clips sur Youtube.
Shurik’n : La forme évolue forcément avec le temps, les modes changent, voilà pourquoi nous avons toujours privilégié le fond à l’image.
Kheops : Gamins, quand nous avions un disque de rap américain entre les mains, on regardait la pochette, on la lisait dans tous les sens pour voir quels gars avaient bossé en studio etc. On voyageait dans ces mondes qui s’affichaient sur les pochettes.
Akhenaton : Mais ce n’est pas quelque chose qui nous dérange : comme je te le disais, ce sont les codes de leur génération. Quand un homme politique s’en offusque, qu’il se rappelle qu’il s’agit de ses enfants et de l’éducation qu’il leur a donnée.

Dans le titre "Monnaie de Singe", vous répondez à Henry de Lesquen (candidat à la présidentielle et patron de Radio Courtoisie) qui a déclaré en mars 2016 qu'il supprimerait le rap et les autres "musiques nègres" s’il était élu. Lui avez-vous envoyé votre album et son "son de macaque".
Shurik’n : Non, pas question de gâcher un CD, donc nous n’avons pas reçu de réponse. Mais cela n’est pas étonnant, le titre est plus bien plus large que cette affaire. On a l’impression de retourner soixante ans en arrière, au temps de la lutte pour les droits civiques américains.

Outre les charges frontales, vous croquez parfois la société avec humour, comme l’image des fachos assis sur des vélos sans selle dans "Orthodoxes", ou quand vous parlez d’ouvrir une boucherie halal rue de Solferino ("Fiya").
(Rire général)
Akhenaton : Il y a aussi l’image des charters sans ailes !
Shurik’n : C’est notre côté Timsit, un peu d’humour cynique.
Akhenaton : Ce texte pointe l’inutilité de certains débats qui monopolisent et pourrissent l’espace publique.

Le titre "Orthodoxes" pourrait être un manifeste, une profession de foi, s’adressant à la fois aux gens qui, trente ans après les débuts du hip hop, continuent de prendre les rappeurs pour des voyous, mais aussi aux jeunes artistes qui se seraient perdus dans le rap game et l’ego trip.
Akhenaton : Oui pour le cliché des voyous, par contre l’ego trip fait partie de la culture hip hop. Ce morceau est surtout une réaction aux gens qui évoquent ce bon "rap à l’ancienne" de I AM. Ce hip hop daté des années 90 est toujours produit, il vit aujourd’hui dans les musiques des gamins de dix-huit ans, avec son esthétique particulière, les scratchs, les samples etc. Voilà pourquoi nous parlons de "rap orthodoxe".
Kheops : Une esthétique moins électronique, que l’on dit "old school" aujourd’hui, celle de New York, le son East Coast des années 90.
Shurik’n : L’album sonne très "old school" en effet, mais cela n’a absolument rien à voir avec un hommage, un retour aux racines ou une plongée nostalgique, c’est la musique que nous écoutons et jouons au quotidien.

Quelle est la trouvaille musicale, l’instru ou le son, dont vous êtes le plus fier sur cet album ?
Kheops & Akhenaton : "Rêvolution".
Akhenaton : Nous voulions faire un morceau de musique molam, un répertoire traditionnel à cheval entre la Thaïlande et le Laos, qui s’est électrifié avec l’arrivée des GI américains et s’est mélangée avec les répertoires soul et rock psychédélique. Dès que notre manageuse Aïcha nous a confirmé que nous avions un studio en Thaïlande, on a voulu enregistrer avec des musiciens locaux. On a toujours procédé de la sorte, que ce soit en Egypte ou en Chine.

Dans le titre "Depuis longtemps", vous affirmez que vous n’êtes pas prêt d’arrêter le hip hop. Pourtant, en octobre 2013, vous évoquiez la fin du groupe avec votre dernier album "I AM". Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
Kheops : On n’a jamais évoqué la fin du groupe, mais celle de notre contrat discographique !
Akhenaton : Notre contrat s’arrêtait et, à l’époque, nous ne nous voyions pas continuer à produire des albums en indépendants.
Shurik’n : On a tous créé un label ou réalisé un album solo, et nous nous sommes aperçus qu’il s’agissait d’un autre métier, de commerce, de com, rien à voir avec la création qui est la seule chose qui nous plaise. Le business, ce n’est pas notre tasse de thé.
Kheops : L’indépendance, ça veut dire passer son temps dans les factures, la paperasse, non dans le rêve…

Vous fêtez cette année les vingt ans de la sortie de « L’Ecole du Micro d’Argent ». Avec le recul, quel regard portez-vous sur cet album qui a fait date ? Vous attendiez-vous à un tel carton ?
Akhenaton : Non, ni nous ni le label ! Les gens de la maison de disques nous avaient dit que c’était un très bon disque, mais "de génération"...
Shurik’n : Tout à l’heure, nous parlions d’ego trip : la plupart des morceaux de cet album sont dans cette veine, typiques de cette période du hip hop, cela explique en partie son succès. Il a collé à son époque.
Akhenaton : Cet album a brisé les lignes, il a été écouté par des gens issus des classes populaires comme des CSP+, des jeunes comme des plus vieux. On voit bien que ce disque fait partie de leurs références, c’est ce qui l’a rendu mythique.

—  Ben

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